Il fut un temps où une influenceuse vendait un rouge à lèvres, une crème ou une perruque. Pour les hommes, c’était des voitures, ou tout autres accessoires de marque. Aujourd’hui, particulièrement chez les influenceuses, le produit a changé. Ce n’est plus le sac à main qu’elle vend, c’est son réveil le matin, sa dispute avec son mari, l’échographie de son enfant et son divorce en direct live à n’importe quelle heure de la soirée. Nous sommes passés du placement de produit au placement de vie privée, et ce glissement est devenu l’un des business model les plus rentables du digital sénégalais.
Le mécanisme est parfaitement rodé. On expose son couple parce que l’amour fait rêver. On dévoile sa grossesse parce que c’est trois fois plus de vues. On expose sa rupture parce qu’une rupture en larmes, c’est des milliers d’abonnés gagnés en une nuit. Cette quête insatiable d’abonnés et de vues interroge. Mais tous les influenceurs ne la vivent pas de la même manière. Alors, pour comprendre ses ressorts, ses limites et ses non-dits, Seneweb est allé à la rencontre de visages bien connus de cet écosystème. Ils témoignent.
« Juste pour le fun »
Parmi les couples les plus suivis des réseaux sociaux sénégalais, Fallou Thiam et Bébé Bineta occupent une place à part. Ils sont jeunes, mariés, très complices et ils partagent une grande partie de leur quotidien avec leur communauté. Mais pour Fallou, il n’y a aucun calcul derrière.
Révélé grâce à son concept « Fallou et ses vidéos », fait de petits sketchs devenus viraux, Fallou Thiam, de son vrai nom, forme aujourd’hui avec son épouse, l’influenceuse Bébé Bineta, l’un des duos les plus populaires du pays. De l’annonce de leur mariage, leur lune de miel jusqu’au prénom de leur petite fille Astou, leurs abonnés ont tout vécu avec eux. Pourtant, selon l’influenceur, il n’y a jamais eu de stratégie d’audience : « On le fait juste pour le fun, pas pour avoir des vues ou des followers (…) Avant même de nous marier, Bineta avait déjà une forte communauté, moi aussi. Donc, cela n’est pas pour une quête d’abonnés.»
Interrogé sur la publication la plus intime de leur couple : l’accouchement de sa femme, il assume: « C’était juste pour sensibiliser, montrer aux hommes qu’on doit être aux côtés de nos femmes, les accompagner dans tous les moments et particulièrement ceux-là.»
Une ligne rouge à ne pas franchir
Les limites, il les pose clairement. Il n’a pas tout filmé. Pas la salle de couche (pendant l’accouchement), pas les étapes les plus intimes. Juste à l’heure du travail, le couple soudé, la fatigue, les peurs et les pleurs. Puis la joie dans la chambre de clinique joliment décorée. Du prénom de leur fille Astou à leur quotidien, ils ont tout partagé. Presque tout, sauf l’essentiel : « Regardez par vous-mêmes, nous n’avons jamais exposé le visage de notre enfant. C’est pour la protéger », confie-t-il. Et il l’assure : leur démarche n’a rien de commercial, même si certaines marques se sont invitées à la clinique en cette période pour s’offrir un peu de lumière. Pour prouver qu’il ne vit pas que de contenus, il vient de lancer « Fallou Store », sa boutique multifonctions d’électronique et de produits esthétiques. Il prévoit aussi de faire revivre son concept originel « Fallou et ses vidéos » qui lui a valu sa notoriété. À eux deux, ils cumulent plus de 10 millions d’abonnés, rien que sur Tik Tok. Sur Facebook, Fallou reste l’un des premiers créateurs de contenus à célébrer les millions d’abonnés, grâce à ses sketchs drôles et de sensibilisation.
« On est obligé d’exposer notre vie, les Sénégalais adorent ça »
Le discours est radicalement opposé chez Ève, prénom d’emprunt d’une influenceuse très connue du Sénégal, qui a préféré garder l’anonymat. Arrivée il y a à peine 4 ans dans cet écosystème du digital, elle compte plus de deux millions d’abonnés sur TikTok, plus de 200 000 sur Instagram, très suivie sur Snapchat et une chaîne YouTube qu’elle vient de lancer.
Pour elle, c’est une obligation économique. « On est obligé d’exposer notre vie. Les Sénégalais raffolent de s’immiscer dans la vie privée des autres. Ils aiment tout savoir sur les autres pour faire des potins. Cela nous fait plus de vues, plus d’abonnés aussi », dit-elle.
Mariée, elle explique que son époux ne voulait pas apparaître au début. « Mais, au fil du temps, il a compris que c’est la vie que je veux et que je m’en sors bien avec les partenariats grâce à ma notoriété. Ce sont ces abonnés qui font notre force, donc autant les satisfaire et leur montrer ce qu’ils veulent voir. Ils aiment voir les belles choses et qu’on leur fasse découvrir des endroits, des mets, des marques…», poursuit-elle. Mais pas tout. Ève précise : « il y’a une partie de notre vie qui reste intime, qui nous appartient à nous seuls. Par exemple, on se dispute parfois comme dans tous les couples normaux mais cela ne se voit jamais dans nos vidéos. »
Le mari d’Ève: Célèbre malgré lui
C’est l’angle mort de ce business. L’homme qui n’a rien demandé mais qui devient un personnage public. « Je n’ai jamais voulu m’afficher ni être célèbre d’ailleurs. J’ai toujours été dans mon coin. Maintenant, même quand je vais à un brunch, tout le monde et même mes collègues, ma famille, sont au courant car Madame filme tout. Nos sorties en amoureux, nos voyages… on est traçable si je peux le dire comme ça», affirme-t-il.
Le mari d’Eve sort rarement dans les vidéos de sa femme, mais tous les followers de cette dernière le connaissent et demandent même de ses nouvelles dans les commentaires. Il renseigne : « J’avoue être gêné ou fatigué parfois mais par amour pour ma femme, je me plie à ses désirs car c’est aussi son métier et elle s’en sort bien. La seule condition est le respect des limites comme elle a expliqué. »
Interpellé un agent qui coache et structure le business de quelques influenceurs sénégalais raconte. Selon lui, s’ils le font, ce n’est pas par naïveté, mais parce que le système les y pousse. « Par exemple, une vidéo ‘’Get Ready With Me’’ fait 30.000 vues. Une vidéo ‘’ Il m’a trompée, je vous dis tout’’ en fait un million ou plus. Les plateformes récompensent l’intime, les abonnés en réclament et certaines marques opportunistes paient pour l’intime. C’est une économie de la confession où l’émotion devient une monnaie d’échange et où chaque larme peut être monétisée avec un code promo juste après. Le problème, c’est que lorsqu’on vend sa vie privée, on ne peut plus la racheter », admet-il.
Car ce que l’on oublie de dire, c’est le prix à payer à long terme. L’enfant que l’on a exposé à deux ans pour vendre des couches aura quinze ans demain et découvrira que sa naissance a été un contenu sponsorisé. Le mari ou l’ex qui n’a jamais demandé à être célèbre, devient un personnage public malgré lui. Et la créatrice elle-même devient prisonnière de son propre récit : elle ne peut plus être triste sans la filmer, elle ne peut plus être heureuse sans devoir prouver qu’elle l’est. Elle n’a plus de vie privée, elle a un calendrier éditorial. Espérons au moins que le jeu en vaut la chandelle, et que tous ces vues et abonnés seront, au bout du compte, bien monnayés.
Seneweb
















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