Le Béninois est près de perdre le fauteuil qu’il occupe depuis six ans. Ses employeurs ne lui font plus confiance. Explications.
Serge Ekué n’est pas sûr de conserver son poste de président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Son mandat a expiré le 28 août dernier, et la proposition de son renouvellement n’enchante pas les huit États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), signataires de l’acte de naissance de l’institution, le 14 novembre 1973.
Le média en ligne togolais Nouvelle Afrique révèle que la moitié des pays de l’Union, Niger, Mali, Burkina Faso et Togo, a rejeté la demande de prolongation du bail du Béninois tandis que les autres (à l’exception de son pays), la Côte d’Ivoire, la Guinée Bissau et le Sénégal, se sont abstenus.
L’information est tombée tel un couperet à l’issue de la réunion du Conseil des ministres de l’Union, tenue le 2 octobre au siège dakarois de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Mais la mauvaise nouvelle, pour le concerné, était redoutée depuis deux mois.
À quelques jours de l’expiration du mandat de Serge Ekué, en poste à la tête de la BOAD depuis 2020, plusieurs médias signalaient en effet un blocage de sa reconduction. Et si Jeune Afrique, par exemple, invoquait «les tensions politiques au sein de l’UEMOA», le média en ligne Le Matinal, de son côté, se fondant sur un rapport qu’il aurait consulté, pointait la gouvernance de la BOAD, la gestion des ressources financières, les conditions de travail du personnel et l’orientation stratégique de l’institution, sous Ekué.
Jets privés pour voyages «interminables»
Plus incisive, une enquête que Seneweb n’est pas en mesure de corroborer signale un «usage régulier de jets privés [par le président de la Banque] pour des déplacements jugés ‘interminables’». Les mêmes investigations, apprend-t-on, flinguent en même temps la politique de recrutement et la gestion des carrières ainsi que les procédures de passation des marchés au sein de l’institution sous-régionale.
Serge Ekué essuie les critiques alors que la BOAD affiche une bonne santé financière. Le rapport 2025 fait en effet état de 9766 milliards de francs CFA de financements cumulés pour des décaissements de 6578,6 milliards, soit 67,4% des fonds concernés.
Pour la même année, le taux de décaissement s’est établi à 23,7%. «La progression par rapport à 2024 est importante, mais elle ne doit pas masquer la question de fond : pourquoi, après près d’un demi-siècle d’existence, la transformation des financements approuvés en réalisations concrètes demeure-t-elle un enjeu aussi central ?», objecte l’économiste sénégalais Magaye Gaye dans une longue tribune titrée «BOAD : devenir un groupe, oui…, mais pour quel résultats ?».
Très peu, semble répondre ce dernier. Avant de trancher : «Une banque de développement ne peut pas se contenter d’annoncer des montants. Les populations ne vivent pas des engagements financiers inscrits dans des rapports. Elles attendent des routes achevées, de l’énergie disponible, des entreprises qui se développent et des emplois créés.»
Plus de 100 milliards F CFA de commissions
Au regard des réserves de Magaye Gaye, il n’est pas surprenant que la politique financière de la BOAD soit «au cœur des critiques» du rapport qui accable Serge Ekué. L’institution qu’il dirige est «accusée de privilégier la mobilisation de ressources et les revenus de placement au détriment du financement effectif des projets de développement, renseigne Le Matinal. Le document évoque notamment plus de 100 milliards de francs CFA de commissions sur charges financières et affirme que les produits issus du placement des ressources auraient représenté plus de la moitié du résultat de la Banque. Cette orientation soulèverait des interrogations sur l’adéquation entre les ressources mobilisées et les besoins des populations en infrastructures, en énergie, en eau et en sécurité alimentaire».
Le média togolais poursuit : «Le rapport met également en cause le recours à des cabinets de conseil financier, notamment Galite et Thomasteed, auxquels auraient été confiées d’importantes opérations de mobilisation de ressources et d’arrangements financiers, assorties de commissions considérables. Il évoque, à ce sujet, des interrogations sur les conditions d’attribution des contrats et de rémunération des prestataires.»
Par ailleurs, relève la même source, «la gestion des ressources humaines constitue un autre volet des reproches recensés» : le document «fait état de licenciements, de départs, de tensions internes et d’un sentiment d’injustice parmi les agents. Il dénonce également des disparités de rémunération et d’avantages entre certains responsables proches de la présidence et des cadres expérimentés de la Banque».
Présidence tournante
Pour le moment, les autorités béninoises n’ont pas réagi à ce désaveu infligé à leur ressortissant. Cette réserve, que d’aucuns assimilent à un entêtement à soutenir Serge Ekué, risquerait de leur coûter cher. «Chaque jour de silence supplémentaire offre aux autres États membres l’argument qu’ils n’attendaient que trop : celui de rouvrir le débat sur la rotation de la présidence de la BOAD et potentiellement de ravir au Bénin ce poste stratégique, le plus important jamais occupé par un Béninois dans l’architecture financière sous-régionale», alerte Le Matinal.
Mais de l’avis de certains analystes l’enjeu de la question de la présidence de la BOAD dépasse la situation personnelle de Serge Ekué ou le cas de son pays. «Il s’agit pour les États membres de préserver la crédibilité d’une banque régionale clé pour le financement du développement en Afrique de l’Ouest», avertissent-ils.
















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