Raffineries, codes miniers, guichet unique : de Ouagadougou à Accra, la souveraineté sur l’or devient un enjeu majeur. Reste à prouver qu’elle enrichit les peuples et pas seulement les inaugurations.
L’or n’est plus seulement une rente, il est devenu un enjeu de souveraineté. Partout en Afrique de l’Ouest, les gouvernements cherchent à reprendre le contrôle de leur secteur aurifère, et les raffineries en sont le symbole le plus visible. Le Burkina a inauguré la sienne fin septembre. La Guinée vient d’exporter ses premiers lingots raffinés. Le Mali et la Côte d’Ivoire avancent sur leurs propres projets.
Le contexte s’y prête : la demande mondiale d’or a atteint un record de 193 milliards de dollars au premier trimestre 2026, en hausse de 74 % sur un an. Quand le métal flambe, une question devient vitale pour des États en manque de devises : qui capte la valeur ?
TROIS MODÈLES, UNE MÊME LOGIQUE
Burkina Faso : l’État propriétaire et raffineur. Ouagadougou a racheté les mines de Wahgnion et de Boungou, puis inauguré Raffinor-BF le 28 septembre. La raffinerie vise une capacité initiale de 400 kg d’or par jour. Une seconde installation doit porter la capacité globale à 515 tonnes par an. Le projet a coûté 11 milliards de FCFA, financés surtout par l’État via la Société nationale des substances précieuses (SONASP). L’ambition affichée est de traiter toute la production nationale, industrielle comme artisanale.
Mali : le bras de fer par le Code minier. Le code de 2023 a relevé la participation de l’État et ouvert la renégociation des contrats. Le dossier Barrick, le conflit avec Resolute et la reprise d’actifs abandonnés comme Yatela et Morila en sont les épisodes les plus durs. Mais Bamako sait aussi négocier : le renouvellement pour dix ans du permis de Loulo, début 2026, montre que les États veulent concilier reprise en main et maintien d’une production industrielle dont dépendent leurs devises.
Ghana : l’État acheteur unique. Créée en avril 2025, GoldBod est l’acheteur et l’exportateur exclusif de l’or artisanal. Résultat : une production artisanale record de 104 tonnes en 2025, qui a dépassé pour la première fois celle des grandes mines. Depuis le 1er septembre, l’or doré acheté par les agrégateurs doit être raffiné localement avant toute exportation. Accra a aussi relevé de 20 % à 30 % la part que les grandes mines doivent vendre à la Banque centrale.
CE QUI EST DÉJÀ ACQUIS
Il y a du concret. La lutte contre la contrebande, l’obligation de passer par des circuits officiels et le raffinage local ramènent valeur et devises dans les caisses publiques. Le Ghana prouve qu’un État peut reprendre la main sur un secteur artisanal longtemps informel. Et le principe selon lequel l’Afrique ne doit plus exporter son or brut pour qu’il soit raffiné ailleurs est profondément juste.
CE QUI RESTE À PROUVER
L’opacité : au Burkina, depuis la reprise par l’État, très peu d’informations filtrent, alors que l’ancien propriétaire, coté en bourse, publiait régulièrement ses chiffres de production et ses flux financiers. Fin 2025, le détenteur d’une redevance de 1 % sur Wahgnion affirmait ne pas avoir reçu les paiements dus depuis le rachat. Une souveraineté sans transparence ne garantit pas que la richesse arrive jusqu’aux populations.
La contrebande : les États affrontent des réseaux dont le maillage territorial, la réactivité et la souplesse sont difficiles à égaler. Et un raffinage sérieux exige des centaines de millions de dollars de financement.
Les failles du modèle ghanéen : même le modèle phare montre ses limites. Le gouverneur de la banque centrale a reconnu une baisse des réserves et une pause des exportations de GoldBod depuis août. Contrôler le circuit ne suffit pas : il faut aussi une gestion rigoureuse des stocks.
La fuite des capitaux : les compagnies internationales réorientent leurs investissements vers des pays jugés plus prévisibles : Côte d’Ivoire, Guinée, Mauritanie, Sénégal. Au Sénégal même, les audits de contrats lancés par le nouveau gouvernement inquiètent certains investisseurs. La région se scinde ainsi entre souverainistes durs et pays « attractifs », ce qui affaiblit tout front commun africain face aux acheteurs.
NOTRE LECTURE PANAFRICAINE
La reprise en main est légitime et historique, mais elle ne se mesure pas au nombre d’inaugurations. Elle se mesure aux revenus publics, aux données publiées et aux emplois créés. Pour l’instant, les États ont posé les bases. Il est trop tôt pour dire si cela augmentera réellement les recettes de l’État et transformera le secteur.
Le vrai test est ailleurs. Chaque État négocie seul face à des multinationales rodées à l’arbitrage, et les raffineries nationales se concurrencent au lieu de s’additionner. Tant que l’Alliance des États du Sahel (AES), la CEDEAO et l’Union africaine ne coordonneront pas normes, traçabilité et raffinage régional, la souveraineté restera fragmentée. Et l’or continuera de nourrir les rapports de force plutôt que les peuples.
Seneweb
















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